Jumeler Bandol avec une ville corse ? Autant se jumeler avec Sanary…
J’avoue que quand l’article de Var Matin a paru, les bras m’en sont tombés.
Le jumelage, c’est l’Europe. Pas l’album de famille.
Var-Matin nous l’apprenait dans son édition du 1er septembre 2026 : Franck Bertoncini veut « réactiver » les liens tissés en 1983 entre Bandol et L’Île-Rousse. Un « jumelage » né entre deux maires beaux-frères, qui n’a jamais fonctionné, entre deux communes françaises. Et qui renaîtrait aujourd’hui des souvenirs de jeunesse du maire. Il y a mieux à faire du temps et de l’argent des Bandolais.
Une photo, une Caravelle et deux beaux-frères
Tout part d’une photo ressortie sur Facebook : la une de Corse-Matin du 17 septembre 1983. On y voit une délégation d’élus bandolais accueillie sur le tarmac de Calvi par leurs homologues de L’Île-Rousse. Au premier rang, Arthur Paecht, maire de Bandol élu six mois plus tôt, et Pierre Pasquini, maire de L’Île-Rousse depuis 1971 et futur ministre des Anciens combattants. Détail que l’article ne cache pas : les deux hommes étaient beaux-frères.
La suite du récit vaut son pesant de canistrelli. Pour le voyage, la commune avait réservé une Caravelle. Jean-Paul Cabanis, alors jeune directeur général des services de Bandol, le reconnaît aujourd’hui : ce n’était pas un jumelage mais une simple rencontre entre deux collectivités. Et cette dépense le mettait mal à l’aise, lui, le spécialiste des finances. Marcel Bogi, adjoint à l’époque, se souvient surtout d’un match de foot entre élus et parle d’un jumelage informel, presque familial.
Côté corse, la franchise est… « rafraîchissante ». Jean-Jo Allegrini-Simonetti, jeune conseiller municipal en 1983 puis maire de L’Île-Rousse de 2003 à 2020, rappelle qu’il n’y a jamais eu de voyage retour à Bandol. Son verdict tient en une phrase : « le jumelage n’a jamais fonctionné ». Il en reste une rue de Bandol à L’Île-Rousse. C’est tout.
Petite ironie au passage : Bandol a sa propre « île Rousse ». C’est l’îlot qui a donné son nom à une avenue et à un hôtel bien connu, et Var-Matin précise que ces noms ne doivent rien à la Corse. Pour voir l’île Rousse, les Bandolais n’ont jamais eu besoin d’affréter une Caravelle.
2026 : même scénario, autre génération
Quarante-trois ans plus tard, Franck Bertoncini veut relancer l’affaire. Il l’explique lui-même : il en avait déjà émis le souhait lorsqu’il siégeait dans la majorité de Jean-Paul JOSEPH. Ce dernier n’a pas donné suite (ça devait être au premier mandat : je n’ai aucun souvenir d’avoir traité le sujet au cabinet, et si cela m’est remonté, je suppose que la mine que j’ai dû faire a dû passer l’envie au messager de revenir m’en parler. Je n’ai pas dû apprécié la « blague » que je n’ai pas mémorisée comme info sérieuse tant ça a dû me paraître… dingue.
Le maire ne fait pas mystère de ses motivations. À la fin des années 1980, sa sœur était fiancée à un footballeur balanin avec qui il jouait. Il a beaucoup fréquenté la Corse entre 1988 et 1995. Il y garde de solides amitiés. Il annonçait une réunion en septembre pour étudier la relance, et espère se rendre bientôt sur place pour conclure un pacte d’amitié.
Résumons. En 1983, un jumelage de beaux-frères. En 2026, un jumelage de souvenirs de jeunesse. Entre les deux : rien. Pas un échange scolaire. Pas un club sportif. Pas une association. Le seul fil qui relie Bandol à L’Île-Rousse, ce sont les histoires de famille de ceux qui dirigent la commune.
Je n’ai rien contre les souvenirs de M. Bertoncini. Rien non plus contre la Balagne, qui est superbe et que j’affectionne tout particulièrement (j’y ai appris à nager, et y ai chassé mon premier poisson presque aussitôt), ni contre les Corses, qui ne demandent rien à personne dans cette affaire. Mais une politique municipale ne se construit pas sur l’album photo du maire.
Un jumelage, c’est l’Europe. Pas un week-end en Balagne.
Rappelons d’où viennent les jumelages. Ils naissent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec une ambition simple et immense : que les enfants de pays qui se sont fait la guerre trois fois en soixante-dix ans apprennent à se connaître. La recette n’a pas changé depuis : échanges de jeunes, familles d’accueil, apprentissage de la langue de l’autre. On se réconcilie à hauteur d’enfant, dans la cuisine d’une famille étrangère.
Pour voir ce qu’est un jumelage ambitieux, regardons vers Granville. En 1991, douze villes de la Communauté européenne, une par État membre, y ont signé la charte du Douzelage. La Commission européenne a distingué le réseau dès 1993, et il anime aujourd’hui un programme dédié aux jeunes de ses villes membres. Voilà un jumelage : une idée de l’Europe, portée par des habitants, qui survit aux maires.
L’Île-Rousse, elle, est française depuis 1768 (1789 pour son rattachement officiel au Royaume, 1796 pour la fin de la petite période de protectorat britannique). Avec qui veut-on se réconcilier ? Quelle frontière nos collégiens franchiront-ils, sinon celle de la mer ? M. Bertoncini en convient d’ailleurs à demi-mot : il ne parle plus de jumelage, mais de « pacte d’amitié ».
Un pacte d’amitié entre deux stations balnéaires françaises de la Méditerranée, donc. Pour quoi faire ? Des « synergies touristiques » ? Les deux villes chassent le même vacancier, l’été, sur la même mer. On voit mal laquelle aurait intérêt à envoyer ses clients chez l’autre. Cela aurait plus de sens avec Sanary : au moins on partage les mêmes « clients » pendant leur semaine de vacances dans notre région commune…
À Bandol, on sait déjà combien c’est dur de faire vivre un jumelage
Bandol est jumelée avec Wehr en Allemagne, Nettuno en Italie et Onex en Suisse. Ceux qui ont suivi le dossier le savent : depuis des décennies, la commune peine à faire vivre ces liens. Avec Wehr, ce sont surtout les relations personnelles tissées entre les deux maires qui ont maintenu la flamme pendant les derniers mandats.
L’équipe de Jean-Paul JOSEPH a tenté d’y ajouter un pacte d’amitié avec Areni, en Arménie. L’idée avait du sens, et une volonté de solidarité avec un pays éprouvé ainsi qu’avec ses habitants, cousins d’une diaspora représentée significativement à Bandol et dans la région. Areni est l’un des berceaux de la viticulture : on y a mis au jour l’une des plus anciennes caves à vin connues. Le partenariat devait se prolonger entre vignerons. Mais la guerre avec l’Azerbaïdjan a fait annuler plusieurs visites prévues sur place. Les familles d’accueil n’ont pas suivi : les demandes d’hébergement chez l’habitant pour recevoir nos visiteurs d’Areni n’ont pas trouvé écho. Et côté vin, l’idée reposait essentiellement sur un homme : Cédric Gravier, alors président de l’association des vins de Bandol, seul vraiment curieux de cette viticulture arménienne, mais qui manquait de temps pour porter cette coopération. Le changement de présidence aura, selon toute vraisemblance, eu raison du projet.
Résultat : aucune visite, ni dans un sens ni dans l’autre, dans l’année qui a précédé l’élection. Le pacte avec Areni est selon moi en état de mort clinique.
La leçon est limpide. Un jumelage qui repose sur une seule personne meurt avec elle. C’est exactement l’histoire de 1983. C’est exactement ce qu’on s’apprête à rejouer, aux frais des contribuables.
Avant d’ajouter une ligne à la liste, peut-être faudrait-il dire aux Bandolais ce qu’on compte faire de celles qui existent déjà.
Qui paie le voyage ?
C’est le cœur du sujet.
Jean-Paul JOSEPH payait de sa poche ses déplacements à Wehr, où il se rendait au moins une fois par an avec son épouse, comme ses voyages liés à Areni. Il l’a fait savoir pendant la campagne de 2026 : ses frais de représentation étaient négatifs. Il a renoncé à se faire rembourser certaines dépenses engagées pour la commune. Il a même perdu à plusieurs reprises le prix de ses billets pour l’Arménie, les annulations dues au conflit armé n’étant pas couvertes par ses assurances. Ce n’était pas de l’ostentation. C’était un principe poussé à l’extrême, par un maire très à cheval sur la bonne gestion des deniers publics : un élu ne doit pas se faire offrir par la commune des voyages qui comportent une part essentielle d’agrément. En tous cas un élu est là pour servir, pas se servir.
J’étais son directeur de cabinet. J’ai appliqué ses consignes. Mais sur ce point, je n’étais pas d’accord avec lui, et je le lui ai dit. Si le jumelage est une politique publique, c’est à la commune de la payer. Sinon, que se passe-t-il quand un maire moins fortuné ne peut pas, ou ne veut pas, légitimement, sortir son carnet de chèques ? On annule le jumelage ? Une politique publique qui dépend du compte en banque du maire n’est plus une politique publique. C’est du mécénat.
L’excès inverse est bien pire. Le jumelage est depuis longtemps une zone grise. Sous couvert d’amitié entre les peuples, on a vu, ici ou là en France, des délégations d’élus voyager aux frais du contribuable vers des destinations qui leur plaisaient, banquet à l’arrivée, sans qu’un seul jeune n’en profite. La Caravelle de 1983 en est la version bandolaise. Même le directeur des services de l’époque n’était « pas à l’aise », euphémisme.
Entre le mécénat et la zone grise, la loi offre cependant une voie simple : le mandat spécial, prévu à l’article L2123-18 du Code général des collectivités territoriales. Une mission exceptionnelle, précisément définie, confiée à des élus nommément désignés, par une délibération du conseil municipal votée avant le départ. Les frais sont remboursés sur présentation d’un état de frais. Tout est public. Chacun sait qui part, pourquoi, et combien cela coûte.
C’est la seule façon correcte de faire voyager des élus au nom d’une commune, sans être cependant une garantie absolue de parfaite justification de tous les voyages, mais au moins en transparence face au contribuable.
Ce que j’aurais pu faire, et que je n’ai pas fait
Une confession, puisque la transparence est une base de ce blog.
Pendant mes premières années au cabinet du maire, je partageais encore ma vie avec une Catalane. Je suis bilingue en castillan (« espagnol ») et je comprends assez parfaitement le catalan. Depuis le cabinet du maire, j’aurais pu pousser les élus chargés des jumelages vers la Costa Brava que je connais et apprécie affectivement. Vers Palamós, par exemple, grand port de pêche célèbre pour sa crevette rouge (pratiquée notamment par mon ex-beau-frère) avec lequel des pêcheurs de Bandol ou de Sanary ont déjà eu l’occasion d’échanges professionnels. Je connais intimement cette ville, jusqu’à son musée de la pêche.
Le projet aurait eu du sens. Un pays européen. Des métiers de la mer en commun. Une langue, le castillan, qui est la deuxième langue maternelle au monde derrière le mandarin (et la 4ème si on compte tous les locuteurs, derrière le mandarin l’anglais et l’hindi). Des familles d’accueil pour nos collégiens. Et j’aurais été le premier à m’y impliquer, à servir d’interprète, voire à faire le voyage à chaque occasion. Tous frais payés, quel pied !
Je ne l’ai pas fait. Précisément parce que j’y avais un intérêt personnel. Un jumelage choisi pour faire plaisir à celui qui le porte, même pour de bonnes raisons, est un jumelage mal né.
C’est ce que j’aurais fait, si j’avais eu les mêmes motivations que ceux qui veulent aujourd’hui se jumeler avec une ville corse. Mais je me le suis interdit, car c’est contraire à mon éthique…
Quatre questions à M. le maire
- Quelle somme la commune compte-t-elle consacrer à ce pacte d’amitié, et sur quelle ligne budgétaire ?
- Les déplacements d’élus vers L’Île-Rousse feront-ils l’objet d’un mandat spécial voté en conseil municipal, avec la liste des participants et le coût du voyage ?
- Quel projet concret pour les jeunes Bandolais : échanges scolaires, rencontres sportives, familles d’accueil ?
- Quel bilan, et quel avenir, pour Wehr, Nettuno, Onex et Areni ?
Les commentaires sont ouverts. Et M. Bertoncini dispose ici, comme je l’ai toujours pratiqué, d’un droit de réponse.
Le jumelage a été inventé pour que les enfants d’anciens ennemis deviennent amis. Pas pour entretenir les amitiés de jeunesse d’un maire. En tous cas, on revient à nouveau sur l’état d’esprit parfaitement déplorable de la nouvelle majorité municipale que je dénonçais la semaine dernière : avec des décisions prises à mon sens pour les plus mauvaises des raisons.
F.M. – www.bandolais.fr
Disclosure : j’ai été directeur de cabinet de Jean-Paul JOSEPH, maire de Bandol, du 3 août 2020 au 27 mars 2026. Franck Bertoncini a siégé onze ans dans sa majorité avant d’en être exclu, puis de se présenter contre lui en un plus tard. Je suis aujourd’hui assimilé à l’opposition bandolaise, celle qui siège en conseil municipal, même si ce blog a toujours revendiqué une totale indépendance (respectée par mon ancien patron : Jean-Paul JOSEPH ne m’impose pas le devoir de réserve de mon ancienne fonction pour m’interdire de faire état de nos différences de points de vue, comme cet article l’illustre, et je l’en remercie).
Source : Jean-Marc Vincenti, « Sur les traces du « jumelage » corse oublié avec L’Île-Rousse », Var-Matin, 1er septembre 2026.
